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HF / HR du 6/11/09

Galerie de portraits de tagueurs d’espérance

Un jour, j’ai été témoin d’une belle histoire. Johanou, un jeune de seize ans, vient d’être largué par celle qu’il aime. Il a mal dans son cœur. Levant les yeux vers Pierre, un homme dynamique d’une trentaine d’année, il lui demande :
« Pierre, que penses-tu de l’amour ? »
D’un haussement d’épaules et d’un ton désabusé, Pierre lui répond :
« N’te prends pas la tête, une de perdue, dix de retrouvées. »
Johanou baisse les yeux. Silence. Puis il se tourne vers moi et s’accroche à mon regard comme à une bouée de sauvetage.
« Et toi, Tim, que penses-tu de l’amour ? »
Je réfléchi un moment. Que dire sans prendre le risque de le noyer dans sa souffrance ?... Par délicatesse, je n’ose lui en demander trop. En fin de compte, je ne trouve comme solution que de lui retourner la question.
« Et toi, Johanou, qu’en penses-tu ? »
Silence. Il baisse la tête. Après un laps de temps que me parait une éternité, il me sort ce qu’il est allé chercher tout au fond de lui-même.
« Moi, j’aimerais vivre un grand amour… »
J’en suis tombé par terre. Du haut de ses seize ans, Johanou m’a épaté. Mon copain adulte avait voulu faire jeune, dans le vent. Johanou, lui, avait réussi à donner une réponse encore plus belle et plus grande que ce que j’aurais voulu exprimer. Ça fait beaucoup de bien de rencontrer des jeunes qui voient grand et beau quand certains adultes perdent espoir et proposent leur désespoir et la médiocrité.

Un autre jeune m’a bluffé : Junior, d’origine haïtienne. Grève de train au cours de vacances de février. L’arrivée des trains est constamment retardée. Sur le quai, dans le froid vif du matin, les gens piaffent d’impatience. Un seul semble à son aise : Junior. On pouvait le voir ramasser les papiers qui trainaient sur le sol. On aurait pu le prendre pour le préposé au nettoyage de la gare, ou pour un jeune en Travail d’Intérêt Général, s’il ne s’était assis en tailleur par terre pour faire des pliages avec les papiers récupérés. Les gens s’arrêtaient pour le regarder. Quant à lui, il leur offrait ses sculptures en papier.
Junior est pour moi un exemple. Ce n’est pas un homme bardé de diplômes qui a su distraire et apaiser des usagers agacés par la grève, qui a permis à tous de vivre ce temps d’attente autrement que dans le stress et les récriminations, mais c’est Junior, un jeune des cités chaudes de la région parisienne. Sa vie a été dure. Haïtien d’origine, il a vécu dans son « quartier » une enfance qui dérape. Grâce à des éducateurs et des personnes rencontrées sur son chemin au bon moment, il a su étonner et devenir un modèle. Il est aujourd’hui éducateur et continue ses pliages. Il est parmi les meilleurs plieurs de France.
Merci, Junior, d’être ce que tu es. Les cités ont le droit de fleurir.

Les premiers à fabriquer des voitures ont prêté à rire, ils ont dégusté la moquerie. Mais ils ont cru à leur invention. Aujourd’hui ils sont devenus des pages d’histoire.
La tour Eiffel, grande œuvre de l’ère métallurgie, était censée n’être là que pour l’Exposition Universelle de 1889. Et voilà qu’elle est devenue la Dame Girafe nationale. On en a même fait un top model en l’habillant de lumière pour l’entrée dans le IIIe millénaire. La France a toujours donné naissance à des ingénieurs et à des entrepreneurs de talent. Il faut prendre le relais. Certains rêvent de devenir des patrons. Eh bien, il en faut ! Ces jeunes vont vers la galère. Mais ils sont généreux. Leur capacité d’y croire n’est pas encore usée.
L’autre jour, je voyais des jeunes en train de monter un réseau Internet spécialisé, pour l’avant-garde de l’entreprise. Ils travaillent comme des bœufs, dorment sur place, et prévoient deux années sans rien gagner. Ils sont complètement fêlés ! Mais c’est grâce à ces aventuriers des temps modernes que l’avenir sera payant et fructueux.
C’est triste à dire, mais ce sont les adultes qui m’angoissent, pas les jeunes. Ces derniers, je les trouve très normaux. Plus on est jeune, plus on est fou. Mais pas fou dans le sens psychiatrique, fou dans le sens d’ « oser » : oser faire, oser croire, oser donner.
Nous qui sommes parents, donc vieillissants, nous n’avons pas le droit de devenir défaitistes. Il n’y a aucune raison de l’être. Nous devons rester optimistes et valorisants. Nous avons le droit et le devoir de croire en nos enfants.
Quand je vois le nombre de bénévoles et d’associations, comment puis-je me lamenter et ne pas croire en l’avenir ? Des jeunes, par exemple, donnent une année de leur vie, bénévolement, dans des bidonvilles du monde, pour vivre au milieu des pauvres. Ils rentrent ou reviennent ensuite dans le circuit de la vie professionnelle pour faire ou parfaire leur futur métier et jouer un rôle dans la société.
La liste des générosités du cœur et du savoir est longue. Comment pourrions-nous ne pas être émerveillés ? Restons jeunes, nous aussi, ne soyons pas des grabataires de l’esprit, de l’intelligence et de la culture.

Tim Guénard, Tagueurs d’espérance

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